Pline, de Mari Yamazaki et Tori Miki

Casterman, 2017-….

Le truc avec les mangas, c’est qu’à force d’en lire on se dégoûterait définitivement de la bédé franco-belge. Certes, à considérer la moyenne de la production, ce ne serait pas bien grave mais il pourrait être intéressant de se demander pourquoi. Les habituels contempteurs du manga parleraient sans doute encore une fois de séduction facile, de logique marketing au service d’une production industrielle sans âme. On les laissera donc à leur ignorance pour parler plutôt d’implication : les auteurs japonais ont cela de bien qu’ils croient à ce qu’ils font. Là où nous produisons des scénarios, ils inventent des histoires, avec un degré d’empathie – je suis désolé – bien supérieur au nôtre, renforcé par sacré un travail d’édition.

Ainsi de Pline, qui renverrait Alix au magasin des accessoires si Jacques Martin ne s’en était lui-même chargé depuis pas mal d’années. A défaut, et pour rester dans le genre latin, ce sont Alix Senator et Murena qui feront les frais de la comparaison. Aussi honorables soient par ailleurs ces deux séries, elles ont beau faire, leur intérêt demeure tout extérieur, purement formel, si l’on peut dire, ne serait-ce que pour des raisons de rythme. Le format court et le caractère fortement elliptique de la bande dessinée occidentale classique (le fameux 48CC – 48 pages cartonné couleurs) ne lui laissent tout simplement pas le temps de s’étendre et de rien approfondir hors de l’action pure et les condamne à suivre en ligne droite un scénario toujours tendu vers sa fin. Pline, lui, prend son temps. Il n’en a pourtant pas tant que ça : il va bientôt mourir et ne le sait pas encore. Le manga de Yamazaki et Miki s’attache en effet aux derniers temps du naturaliste romain, mort en 79 après JC, lors de l’explosion du Vésuve, celle-là même qui engloutit la ville de Pompéi. En attendant, il nous découvre un savant attachant et profondément humain, stoïcien convaincu et curieux de tout qui, s’il se trompe le plus souvent, ne le fait jamais sans intelligence (ce qu’on ne saurait dire, souvent, de ceux qui ont toujours raison). Avec lui et ses compagnons c’est toute une société que le duo, parfaitement documenté, nous sert comme sur un plateau. Les détails du quotidien le plus banal côtoient avec aisance les intrigues de la grande Histoire, dans un contexte de crise où l’empereur Néron fait des siennes et où les premiers chrétiens – qu’il est amusant de voir ici du point de vue du Persan – commencent à se révéler pour ce qu’ils sont : de sacrés emmerdeurs.
En attendant le cinquième volume avec beaucoup d’impatience, on se demandera encore par quel miracle deux auteurs Japonais, étrangers par définition aux humanités classiques occidentales, parviennent ainsi à faire descendre de la médaille où il se tenait sagement de profil un auteur pour version latine tel que Pline l’ancien. Imagine-t-on même le plus doué des bédéastes de chez nous parvenir à rendre aussi passionnante l’évocation de quelque savant nippon d’il y a vingt siècles ? Personnellement, non.

Yann Fastier

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