Parfaites, de Jérémie Battaglia

M2 distributions, 2016

Une plongée sans masque dans l’univers peu connu de la « synchro »

Des chorégraphies étranges, à la limite du ridicule… Des filles plus étranges encore, que leur similitude et leurs allures de robot rendraient presque inquiétantes, malgré le strass des maillots, les chignons empesés de gélatine, le sourire carminé figé toutes dents dehors… Avouez, messieurs, que la natation synchronisée vous a toujours paru un truc assez peu vraisemblable : qui peut bien avoir eu pour la première fois l’idée saugrenue d’aller danser dans l’eau ? Peu vraisemblable et certainement facile, un truc de filles, quoi. Ce très beau documentaire fera tomber toutes vos idées reçues. La « synchro » est certes un truc de filles, mais certainement pas de femmelettes et peu d’athlètes mâles, même de haut niveau, seraient capables de déployer autant de force et d’énergie que cette dizaine de filles qui composent l’équipe nationale du Canada que suit ici le réalisateur Jérémie Battaglia. Rien que l’énumération, face caméra, de la liste de leurs blessures, ferait reculer le plus tatoué des footballeurs. Plus d’une, à un moment ou un autre, se sont demandées ce qu’elle fichait là, pourquoi elles s’infligeaient une souffrance pareille et l’on se le demande avec elles. Et pourtant, rares sont celles qui renoncent, malgré la violence et la rudesse toute militaire d’un entraînement tendu vers une perfection presque surhumaine. Les très belles séquences tournées sous l’eau, caméra basculée, font d’ailleurs littéralement perdre pied : on nage alors en pleine science-fiction, en apesanteur au milieu de créatures fuselées occupées à d’étranges rituels acrobatiques. Mais l’on revient bientôt sur terre et l’on découvre que ces aliens sont bel et bien des femmes, de jeunes femmes comme les autres, avec leurs doutes et leurs aspirations, leurs larmes, parfois, de joie ou de douleur, quand après avoir offert une impeccable prestation, la sélection leur est refusée par l’arbitraire d’un système de notation archaïque et entaché de politique. Qu’importe : dans l’eau, les larmes ne se voient pas et, si l’on est tenté parfois de pleurer avec elles, c’est à cause de leur engagement, qui est total, de la sympathie naturelle que dégage chacune d’elles, à commencer par Mary-Lou, la capitaine géante, au bel accent québécois. Et l’on ressort trempé, légèrement euphorique et convaincu d’avoir croisé des sirènes…

Yann Fastier

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