Paname underground / Zarca

Goutte d’or, 2017

Sur une suggestion de Dina, sa frelonne, Zarca le personnage principal, auteur de son état, se met en tête l’idée altruiste de rédiger un guide de l’underground parisien, qu’il appellerait Paname Vice City. C’est vrai que ça pourrait être utile à celui qui déciderait de se faire une balade glauque de tous les lieux crades de la capitale. Et que ça ne demanderait au narrateur qu’un peu d’approfondissement, vu qu’il connaît déjà la plupart des milieux interlopes et des humains qui les peuplent, armée de déglingués, défoncés, amoureux de la nuit et des coins sombres.

Zarca se lance dans une déambulation pour repérage et collectage en règle de ce qui fait l’originalité des différents districts panamiens. Accompagné pour chaque promenade par un expert des divers microcosmes, il part en visite à la découverte de la faune indigène et donne de sa personne en goutant les spécialités locales, faut pas vexer l’autochtone. De Saint-Denis Street à la Bastoche, on le suit dans une virée en immersion qui tourne à l’enfer et Paris prend des allures de Pandémonium. Dina meurt d’une overdose par intraveineuse alors qu’elle ne touchait pas à ça et la quête de Zarca se fait chemin de croix avec la vengeance comme horizon.
L’intrigue est un prétexte et ce concept de guide une invention habile. La fiction se mêle à une réalité que l’on devine et évite l’ennui d’une lecture didactique. N’empêche, c’est bien un portrait côte pile de la ville lumière que l’auteur dévoile, avec ses personnages et secteurs louches emblématiques, ceux qui, d’ordinaire, se cachent. Vingt-six chapitres comme autant de témoignages de vies décalées, souvent violentes, avec leurs codes et leurs langages. Et quelle langue ! Zarca la manipule, la tortille, la vénère et la réinvente en un mélange d’emprunt argotique et de création audacieuse autant que déférente. A Bezbar-La Pelcha, au marché aux voleurs : « Tout se vend, tout s’achète à Carotland. Le long du boulevard de la Chapelle et à la sortie du métro, tu croiseras aussi des vendeurs de Marlborobled » tandis que Rive gauche, dans la faf connexion : « Logan ressemble à un bonehead, avec son caillou rasé et ses tatouages zinas. Ce gars envoie des patates de forain » et qu’en ce qui concerne les Champs-Elysées, la plus belle avenue du monde : « seul un touriste jap ou un redneck de Floride peut te débiter une connerie pareille. » Alors, bien sûr, il arrive que certains termes nous échappent, mais on comble les trous comme quand on lit dans une langue (presque) étrangère, et ça ne gêne pas le voyage. Les charclos de Lariboisière, la « casbah de la faucheuse » prennent vie, comme les talonneuses des bars à putes, ou les participants des combats clandestins dans « les hangars à rabouins » de la porte d’Aubervilliers. Le tromé, les environs de la gare de l’est, « little Kaboul », la colline du crack de la porte de la Chapelle sont peuplés de fantômes, décharnés, dévastés. Zarca ne juge pas, croise autant de renois, de rabzas que de skins, qui ingurgitent tous autant de dope et d’alcool que leurs tripes et leurs zens peuvent en absorber. Ça schlingue, ça colle, et l’on descend du manège frappés par l’étrange et sulfureuse beauté qui surgit d’un tel chaos.

Marianne Peyronnet

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