Musiques occitanes, de Camille Martel & Jordan Saïsset

Le mot et le reste, 2016.

Ceux pour qui la musique d’Occitanie se résume au Turlututu seront peut-être surpris d’apprendre qu’ils se mettent le doigt dans l’oreille, et jusqu’au coude. Qu’ils aient seulement l’infime curiosité de le retirer un instant pour se laisser dégourdir les esgourdes ! Car c’est une bien belle plante qui se cache sous le barbichet : riches d’une tradition presque millénaire, les musiques d’oc trouvent leurs racines dans les chansons de troubadours, dont le raffinement et la beauté ne sont plus à souligner.

La musique occitane, c’est en effet d’abord celle d’une langue – et non d’un patois, comme la République jacobine aura tenté de le faire croire – une langue à la fois rugueuse et douce, naturellement chantante et définitivement latine, aussi bien faite à « l’amour de loin » d’un Jaufre Rudel qu’aux féroces déclarations de guerre d’un Bertran de Born. Si poètes et félibres s’efforceront ensuite de maintenir la flamme, c’est avant tout aux paysans, comme toujours, que l’on doit de ne pas l’avoir vu définitivement s’éteindre sous l’étouffoir de l’école laïque et obligatoire. Après une mauvaise passe pendant les Trente glorieuses, c’est au tour d’une nouvelle génération de musiciens de prendre le relais. Une génération engagée et consciente des enjeux qu’il y avait alors à chanter en occitan, conformément au conseil du grand Pete Seeger, enjoignant aux jeunes Européens de faire vivre leurs propres traditions plutôt que d’imiter les Américains. Ce fut d’abord Marti, sa barbe et sa guitare trempée dans le rouge des révoltes viticoles. D’autres suivront puis ce sera la vague folk : en Bretagne, Alan Stivell réinvente le folklore breton pour l’insérer dans l’ensemble plus vaste des musiques celtiques. En Oc, ce seront Mont-Jòia, Rosina de Pèira, Jan dau Melhau, Los de Nadau, Perlinpinpin Fòlc et nombre d’autres qui se regroupent en coopératives (Ventadorn, Revolum…) et produisent une belle moisson d’enregistrements plus ou moins ancrés dans la tradition, entre trobar et musiques à danser. Dans les années 80-90, Massilia Sound System et Fabulous Trobadors se chargeront ensuite de dessiner des convergences avec les musiques noires, rap et reggae surtout. Cela fonctionne et tout, dès lors, devient possible : la Familha Artús, Forabandit, La Nòvia, Lo Còr de la Plana, Dupain, Sourdure, Uèi… marient sans complexes les sonorités les plus contemporaines à la tradition la mieux ancrée, laptop et vielle à roue, achevant d’affirmer à la face du monde la belle vitalité – au moins musicale – d’une langue que d’aucuns se réjouissaient déjà d’avoir laissée pour morte.

Yann Fastier

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