Les acouphènes /Elodie Issartel

Le Nouvel Attila, 2017

Où sommes-nous ? Probablement dans les rêves d’avenir de quelque directeur de la DATAR : campagne désertifiée semée de pavillons désertés, hantée de sangliers et de sous-prolétaires qui les chassent, villes ultra-sécurisées multipliant, barrières, sas, contrôles et laissez-passer… Entre les deux, le Centre, où a grandi Thomas, en compagnie d’une poignée d’autres « récalcitrants » de son espèce, rejetés dans les marges d’une société nettoyée de ses déviants.

Et voilà qu’à 17 ans, il revient, accompagné de ses dessins et de ses voix, de Samuel, son double intérieur, et traversé d’histoires qu’il a peut-être rêvées. Arpenteur décidé des territoires de la confusion, il est venu vérifier quelque chose, revoir ce Château, au cœur de son enfance réelle ou fantasmée.
A l’instar de Thomas, il faudra pour bien lire ce roman accepter de se laisser fasciner par l’équivoque d’un récit qui ne finit pas toujours ses phrases. Les événements, les visages, les dialogues surgissent en une succession de rushes, d’instantanés à l’éclairage tantôt blafard, tantôt cru. Les temporalités se mêlent, on ne sait plus très bien où l’on en est, ce qui se passe et ce n’est pas bien grave : la littérature en a vu d’autres. Après Festino ! Festino ! (Léo Scheer , 2008), Elodie Issartel, photographe et plasticienne, livre ici une œuvre ouverte et pleine de fulgurances, rétive aux idées de frontières et proche de certaines tendances de l’art le plus contemporain, comme en témoignent les photos de la jaquette et le cahier de dessins (dû au peintre Arthur Aillaud). À cet égard, on serait tenté de rapprocher sa démarche des films d’une Isild Le Besco (Charly, Bas-fonds…) ou des spectacles d’une Gisèle Vienne (Kindertotenlieder…), pour leur approche non-linéaire de l’adolescence comme puissance de subversion d’un ordre dont elle serait à la fois la victime et la mauvaise conscience.

Yann Fastier

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