L’autobiographie de Nicolae Ceauşescu, d’Andrei Ujică

2010

Etienne de La Boétie écrivit son Discours de la servitude volontaire vers 1548. Quatre siècles plus tard, en 1948, les communistes prenaient le pouvoir en Roumanie, d’abord sous la férule du très stalinien Gheorghe Gheorghiu-Dej, puis celle de son dauphin Nicolae Ceauşescu.

Simple montage d’images d’archives, sans le moindre commentaire ni la moindre explication, cet étonnant documentaire n’en est pas moins éloquent, s’agissant de l’actualité du traité de La Boétie. On y assiste par le menu à l’irrésistible ascension de ce personnage falot et presque inconsistant que fut le grand Conducător des Roumains pendant près d’un quart de siècle. S’il put faire illusion un moment (il fut l’un des rares dirigeant de l’Est à s’opposer à l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie lors du Printemps de Prague) et proposer un simulacre d’ouverture qui le rendit fréquentable à l’Ouest, sa mégalomanie ne devait pas tarder à le rattraper, d’un culte effréné de la personnalité jusqu’à l’érection du délirant palais présidentiel qui devait marquer l’apogée de sa puissance avant la chute, soudaine, l’arrestation et le « procès » de Noël 1989 dont les images sont encore dans toutes les mémoires. Le titre n’est pas si ironique qu’il en a l’air, tant la vie et l’œuvre du Génie des Carpates se confondent avec ces représentations officielles, ces visites protocolaires, ces discours solennels et ces reportages réalisés sur mesure par des médias aux ordres. Fut-il autre chose que cela ? Du début à la fin, le costume semble trop grand pour lui et ce n’est pas le moins surprenant. Comment un type aussi insignifiant parvint-il à se hisser et se maintenir au pouvoir aussi longtemps ? Il faut croire qu’il y a chez les despotes une forme de ruse qui pallie le défaut d’intelligence, ou bien la méchanceté en tient-elle lieu. Une bonne police politique fait également assez bien l’affaire. La Securitate roumaine fut l’une des polices secrètes les plus redoutée du bloc de l’Est, comparable à la Stasi est-allemande par le nombre de ses informateurs plus ou moins volontaires et sa mainmise sur la population dans tous les aspects du quotidien. Elle est évidemment la grande absente de ce film, tout entier consacré à la partie visible de l’édifice totalitaire. Mais comment expliquer sans elle cette scène hallucinante qui voit une salle immense se dresser comme un seul homme pour acclamer le « Danube de la pensée » lorsqu’un certain Constantin Pârvulescu, inconscient ou téméraire, osa le défier publiquement lors du Congrès de 1979 ?

Après Vidéogrammes d’une révolution (1992) et surtout Out of the present (1995), qui voyait le cosmonaute Sergueï Krikalev partir en mission dans l’espace sous le régime soviétique pour en redescendre, dix mois plus tard, dans un pays capitaliste, le cinéaste roumain Andrei Ujică achevait ainsi magistralement une trilogie consacrée à la fin du communisme.

Au-delà des idéologies, gageons que cette « autobiographie » restera comme une réflexion radicale sur le pouvoir éminemment réversible des images à l’heure où l’on y est sans doute exposé plus que jamais dans l’histoire.

Yann Fastier

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