La vallée des Dix Mille fumées, de Patrice Pluyette

Seuil, 2018

Ce pourrait être un personnage de Sempé, un tout petit bonhomme normal en proie à l’univers infini. Un matin, monsieur Henri se réveille et redécouvre un monde neuf. Le plafond au-dessus de son lit, les quatre murs… et le reste. Il élargit peu à peu le champ de ses explorations, sort de chez lui, fait le tour du jardin, plusieurs fois, puis, enfin, s’aventure à l’extérieur. Tout est nouveau et tout fait sens : monsieur Henri observe, collecte, classe et bâtit des hypothèses. Bientôt rejoint par deux compagnons étonnamment désintéressés et dévoués (« le docteur » et « le nouveau voisin »), il entame alors une véritable expédition, entre mer, volcans et  montagne, s’étonnant de tout sans d’ailleurs y comprendre grand-chose…

S’il fallait à tout prix classer les romans, comme monsieur Henri ses échantillons, on rangerait assurément La vallée des Dix milles fumées dans la catégorie des romans d’initiation tardive à tendance parodique. Roman d’initiation, à coup sûr, car il s’agit avant tout de se connaître à travers toute une série d’obstacles et d’embûches. Tardive car monsieur Henri a nettement passé l’âge et l’on pourrait même à bon droit le soupçonner d’être un peu gâteux. A tendance parodique, enfin, car si l’on retrouve avec délices tous les topoï du récit d’exploration classique – de Humboldt à Jules Verne, disons – on les retrouve en réduction, sans jamais sortir ou presque du monde connu par le lecteur. Peu importe que la douce manie de monsieur Henri lui fasse régulièrement tout interpréter de travers, lâcher la proie pour l’ombre et regarder l’éléphant au microscope : « Tout est en perpétuelle remise en question. Quand on y réfléchit, c’est un peu éprouvant. Alors mieux vaut ne pas y réfléchir et être comme monsieur Henri : en train de croire que tout paraît simple. » Car, finalement, n’est-ce pas la croyance qui fait le naturaliste ? La croyance et la posture : de même que Don Quichotte se contentait de moulins en guise de géants, monsieur Henri – ayant troqué les romans de chevalerie pour les récits naturalistes – s’arrange donc d’un feu d’artifice et d’un orage en guise d’éruption volcanique. C’est moins dangereux, beaucoup moins pénible, et tout aussi satisfaisant pour l’esprit. A son âge, la passion peut bien s’exercer à moindres frais, puisqu’elle n’a en réalité d’autre objet qu’elle-même : « (…) monsieur Henri a plusieurs centres d’intérêt, certains imbriqués dans d’autres (…) il s’en découvre de multiples chaque jour en fonction de ce qu’il vit, trouve, découvre. Passe d’une passion à une autre avec passion. » Monsieur Henri est un émerveillé volontaire comme d’autres sont naufragés et, s’il est manifestement à l’ouest, c’est de cette pointe extrême qu’il choisit de repartir à zéro. Il est plusieurs façons de le faire. La poésie en est une, la folie en est peut-être une autre. La science en est une troisième, assurément, qui, vérifiant chaque chose en ses fondements, ne cesse de recréer un monde qu’elle fait exister au fur et à mesure qu’elle le nomme et le classe. En associant les trois méthodes, monsieur Henri boucle la  boucle et peut mourir tranquille, apaisé, en homme neuf laissant derrière lui un monde neuf, accordé.

Fruit replet et juteux d’une résidence au Muséum national d’Histoire naturelle, La vallée des dix mille fumées n’est pas seulement la preuve que la collectivité sait parfois plutôt bien placer son argent : il confirme également, s’il en était besoin après sa géniale Traversée du Mozambique par temps calme, que le Pluyette est à ranger définitivement sous l’étonnant taxon littéraire qui voit se côtoyer Alexandre Vialatte, Eric Chevillard et quelques autres oiseaux rares de cet acabit, dont il partage le brillant ramage, le chatoyant plumage et l’agilité en vol.

Yann Fastier

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