La caverne / Evgueni Zamiatine

Interférences, 2017

« Des glaciers, des mammouths, des déserts. Des rochers de nuit, noirs, qui ressemblent vaguement à des immeubles ; à l’intérieur des rochers, des cavernes. Et nul ne sait ce qui barrit la nuit sur le sentier de pierre entre les rochers, ce qui, en flairant le sentier, soulève de son souffle une poussière de neige blanche ; c’est peut-être un mammouth à la trompe grise ; c’est peut-être le vent ; ou peut-être le vent est-il le barrissement glacé d’un mammouth mammouthissime. »

L’hiver préhistorique s’est abattu sur Saint Petersbourg. Dans un appartement glacé, un couple d’intellectuels tente de se réchauffer. Elle, Macha, se meurt. Lui, Martin Martinovitch, en est réduit aux derniers expédients. Sans doute Evguéni Zamiatine (1884-1937) eut-il froid lui-même en ces terribles années de guerre civile qui suivirent la Révolution de 1917, mais ce ne fut assurément pas aux yeux, lui qui ne craignit jamais d’écrire ce qu’il pensait d’une bureaucratie soviétique de plus en plus oppressive jusqu’à la confiscation totale du pouvoir par Staline, qui finira par le contraindre à l’exil en 1931. Publiée en 1920, cette courte nouvelle précède de peu Nous autres, son grand roman d’anticipation, qui fit de lui le père de toutes les dystopies, d’Orwell à Hunger games. C’est pourtant dans le sillage de celui-ci, récemment et brillamment réédité par Actes sud, qu’on lira cette nouvelle traduction de Sophie Benech, proposée par les éditions Interférences, inlassables exploratrices de la modernité russe, qui la font suivre d’une version théâtrale inédite et légèrement remaniée, dont le principal mérite est peut-être de faire plus crument ressortir tout ce que le texte initial avait de déchirant, quand, face à l’Histoire indifférente, il ne reste à d’anciens amants que leurs souvenirs, et qu’ils brûlent mal.

Yann Fastier

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