Jorge Luis Borges, inspecteur de volailles / Lucas Nine

Les rêveurs, 2018.

1946. En délicatesse avec le pouvoir péroniste, l’écrivain Jorge Luis Borges se voit destitué de son poste à la bibliothèque municipale de Buenos Aires et nommé « inspecteur de volailles et de lapins ». Que serait-il advenu si l’auteur de L’aleph avait accepté le poste et renoncé à la littérature ?

La suite imaginée par Lucas Nine est à peine plus improbable que la situation de départ : prenant au mot la qualification d’inspecteur, et sans le moindre respect pour celui qui reste pour nous le grand mamamouchi des lettres argentines, il en fait incontinent une sorte de Sam Spade des poulaillers, n’hésitant pas à se déguiser en poulet pour les besoins de l’enquête. Car enquête il y a, aussi ténébreuse et embrouillée qu’un roman de Hammett, qui voit notre Marlowe des clapiers se lancer à la poursuite du (véritable) poète futuriste Oliverio Girondo, lequel, atteint de démence et métamorphosé en hibou, séquestre son épouse, la belle Norah Lange et, à la tête d’une armée de golems en frac, menace d’anéantir l’humanité. Le niveau de délire atteint par ce copieux « roman graphique » fait certes davantage penser aux Lance-flammes d’un Roberto Arlt qu’aux équations soigneusement disposées du maître des labyrinthes. On croise de tout dans ce panier de crabes, et surtout bon nombre de ce que Buenos-Aires compta de littérateurs d’avant-garde au cours des années 20 et 30, au point de rendre nécessaire un assez copieux appareil de notes en fin d’ouvrage. Erudit et malicieux, Lucas Nine s’amuse manifestement à déboulonner la statue de Borges à coups d’improbables sentences pompeusement littéraires (« Il scrutait l’horizon comme s’il cherchait à le poignarder de sa silhouette décharnée »), avec une virtuosité graphique que l’on croyait jusqu’ici n’appartenir qu’à son père, le grand Carlos. Lui a-t-il fallu le tuer pour se détacher enfin d’une influence jusqu’alors un peu trop prégnante ? On l’ignore. Mais il est certain qu’il se réfère ici davantage à l’expressionnisme crépusculaire d’un Alberto Breccia – autre illustre compatriote – qu’au grotesque caoutchouteux auquel nous étions habitués. On ne s’en plaindra pas : texte et dessin, le tout fait une œuvre à la fois dense et très réjouissante, dont l’amateur de littérature et l’amoureux du beau dessin feront leurs choux gras. Les autres se contenteront du dernier Lucky Luke, comme d’hab’.

Yann Fastier

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