Fred Deux : le for intérieur

Les cahiers dessinés, 2015.

Fred Deux fut l’un de ces artistes singuliers qui, loin des modes et du fracas des avant-gardes, n’ont cessé de tracer leur piste solitaire à travers le grand terrain vague de l’Expression.

Né en 1924, dans un milieu très populaire, autodidacte, il connaît une véritable épiphanie à la fin des années 40 en découvrant par hasard l’œuvre de Paul Klee. Bouleversé par la révélation d’une liberté graphique qu’il n’avait encore jamais soupçonnée, il ne cessera dès lors de délivrer d’innombrables dessins proliférant en gigantesques entrelacs d’organes imprévus par la Faculté, luxuriantes fleurs cancéreuses tissées par une armée d’araignées folles ou grouillement halluciné de cités effervescentes découvertes au microscope… S’il est possible de la rattacher au Surréalisme tardif d’un Roberto Matta ou d’un Victor Brauner, qu’il approcha en effet un temps, l’œuvre de Fred Deux n’en figure pas moins le tracé unique et quasi sismique d’une âme profondément inquiète qui jamais ne cessa de se confronter au papier autant qu’elle s’y confia. Alors qu’une grande partie de son œuvre nous est surtout connue par les interprétations gravées qu’en fit Cécile Reims, sa compagne, ce fort numéro des Cahiers dessinés fait la part belle à un versant plus intime de son travail, à travers la collection du Musée Jenisch de Vevey, qui comprend notamment, outre de nombreux dessins, deux de ces « livres uniques » où Fred Deux serrait une bonne partie de ses écrits. Kaddisch (1980) et Rituel (1980) y sont ainsi détaillés page à page, entre dessins viscéraux d’une finesse hallucinante et textes fiévreux, à la lecture desquels on retrouvera la voix si particulière de l’extraordinaire écrivain que fut également Fred Deux (La Gana, publié en 1958 sous le pseudonyme de Jean Douassot). Un certain nombre d’essais, sous la direction de Laurence Schmidlin, achèvent enfin de faire de ce volume une excellente introduction à l’œuvre trop peu connue d’un artiste discret, dont la disparition, en 2015, n’aura malheureusement pas fait les gros titres.
A noter qu’il n’est pas besoin d’aller jusqu’au Lac Léman pour voir des œuvres de Fred Deux et de Cécile Reims, le musée de l’Hospice Saint Roch à Issoudun ayant fait l’objet d’une importante donation de la part des deux artistes, installés depuis longtemps dans le Berry.
A noter encore que l’intégralité de l’autobiographie parlée de Fred Deux est gracieusement disponible sur Gallica (132 cassettes, enregistrée de 1963 à 1994 !)

Postez votre commentaire :

Retour aux chroniques