Ecoute la ville tomber / Kate Tempest

trad. de Madeleine Nasalik. Rivages, 2018

« Rien n’est pour toi mais tout est à vendre, bats-toi la bouche pleine de cendres et touche le fond, tu finiras par prendre goût aux secrets et à la déception. Autour de toi on te vend du rêve et à la fin tu ne sens plus rien. Aspire, recrache, le mix parfait. Pique l’aiguille profond dans ta veine, essaie de prendre éternellement ton pied. Maintenant ferme les yeux et arrête. Le problème, c’est que ça ne s’arrête jamais ».

Comme un furieux écho à l’ouverture de Trainspotting, « Choose life », non ? Bon, toutes proportions gardées. Kate Tempest n’est pas (encore) Irvine Welsh, même si son premier roman porte en lui le souffle d’une œuvre générationnelle.
Ils sont trois, dans le chapitre introductif d’Ecoute la ville tomber, à se casser de Londres. A fuir on ne sait quoi. Becky, danseuse trop vieille de 26 ans, serveuse chez son oncle Ron, masseuse à ses heures ; Harry, dealeuse de coke dans les beaux quartiers et Leon, son associé.
Les chapitres suivants raconteront leurs rencontres, leur parcours, leurs amours. A travers eux, c’est Londres, quartiers sud, et la jeunesse londonienne dont l’auteur tirera le portrait. 
Pas très joyeux, ces jeunes. La vingtaine, dans les années 2010, porte sur le dos les excès des générations précédentes, leurs désillusions. Ajoutez-y celles de notre époque et vous leur ferez courber l’échine. Les rêves sont morts depuis longtemps, et le « No future » des 70’s n’a jamais résonné avec une telle force. Avant, au moins, on pensait qu’on pouvait casser le vieux monde pour en faire un nouveau. En tout cas, on savait rigoler. A présent, même le nihilisme semble une notion désuète. Tout n’est plus que vanité, apparence, superficialité. Les pubs aseptisés ne sont plus des lieux de mixité, remplacés par des chaînes commerciales vendeuses de cafés tristes. La gentrification chasse les pauvres du centre ville. L’urbanisme nouveau construit des zones vides de gens et de sens sur lesquelles les caméras veillent. Les amis des réseaux sociaux te cassent plus sûrement le moral qu’un vrai coup de pied dans les dents. C’est pas nouveau, hein, mais à Londres, plus qu’ailleurs, la modernité fait des ravages. La ville rejette ses enfants loin de ses trottoirs chics.
La langue de Kate Tempest est fluide, efficace. Peut-être un peu lourde en comparaisons. De même, pourrait-on lui reprocher une intrigue un brin tirée par les cheveux. Dans ce roman choral, porté par une construction en spirale, tous les personnages finissent par se rejoindre, et leurs destins se lier, comme s’ils pataugeaient tous dans l’eau saumâtre d’un siphon d’entonnoir. On y croit, ou pas.
Néanmoins, son hommage à sa ville, portée par une multitude de photos d’anonymes, est tendre. Et sa peinture d’une jeunesse, not only pretty, but completely vacant, sonne douloureusement juste.

Marianne Peyronnet

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