Déjà s’envole la fleur maigre, de Paul Meyer

Une famille italienne rejoint le père, mineur depuis plusieurs années dans le pays minier wallon. Entre intégration forcée et désillusion, le film dresse le portrait chaleureux et nuancé d’une population déracinée et souvent méprisée, dans un contexte où, déjà, les fermetures se multiplient et où guette le spectre du chômage.

Tourné en 1960 dans le Borinage avec pour seuls acteurs les habitants eux-mêmes, Déjà s’envole la fleur maigre est l’un des grands films maudits du cinéma social belge. Commandité par le Ministère de l’instruction publique, il se vit immédiatement refusé par celui-ci, au prétexte que Paul Meyer avait outrepassé la commande initiale (un simple court-métrage sur l’intégration scolaire des enfants de travailleurs étrangers). Malgré un succès critique certain, le film ne fut presque pas montré à sa sortie et seulement redécouvert au début des années 90, où il prit aussitôt des allures de classique. S’il en fut bien sûr heureux, Paul Meyer n’en garda pas moins tout le reste de sa vie une certaine amertume : reconnu avec 30 ans de retard, le film avait raté son but. Car, avant d’être cinéaste, Paul Meyer se voulait militant. Son cinéma, aussi raffiné fût-il, devait changer le monde et la vie et, s’il savait ne pas se faire lourdement didactique, il devait avant tout servir. Sert-il encore ? La réponse est assurément oui. Car si les populations ne sont plus les mêmes, si les pays d’émigration ont la mémoire courte et refusent aujourd’hui d’accueillir les migrants, si les conditions ne sont plus les mêmes, la question migratoire reste, on le sait, d’une actualité brûlante. A l’heure où l’on s’ingénie à dresser une fois de plus les populations les unes contre les autres, il est toujours bon de se voir  mettre les points sur les i : l’ennemi, ce n’est pas le rital ou le polack, non plus le nègre ou le reubeu, c’est le patron et, à travers lui, le Capital.

S’il en fallait une preuve supplémentaire, on la trouvera dans les bonus – pour une fois tous indispensables – qui accompagnent le film. D’un format plus ramassé (19 mn), Klinkaart est l’une des toutes premières œuvres de Paul Meyer, qui fit scandale à sa sortie pour sa violence et sa poignante crudité. Cette violence, cette crudité, ce ne sont pourtant que celles des rapports sociaux, celle de l’exploitation que Paul Meyer choisit de montrer sans fard dans cette première journée d’une jeune ouvrière, forcée comme toutes les autres avant elle, d’aller « se présenter » au patron de la briqueterie dont dépend la survie de toute sa famille.

C’était dans les années 50. Quiconque prétendrait que les choses ont changé serait aveugle et sourd. 

Yann Fastier

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