Avec joie et docilité / Johanna Sinisalo

trad. du finnois par Anne Colin du Terrail. Actes Sud, 2016

Finlande. De nos jours. La Finlande est une Eusistocratie, une société où tout va bien vraiment pour tout le monde. Vanna est une éloï, une sous-race du sexe féminin, active sur le marché de l’accouplement et vouée à favoriser par tous les moyens le bien-être du sexe masculin. (Nouveau Dictionnaire moderne), une fille, donc, avec tous les attributs propres à ce genre. Blonde, élevée pour obéir et servir, se reproduire, se donner à son mari avec joie et docilité. Elle est obéissante, douce, idiote. Ses seuls centres d’intérêt sont la parure, les tâches ménagères, la puériculture.

Vanna est heureuse car elle connaît sa place. Enfin, elle devrait. Mais voilà. Vanna a été élevée en Suède, par une grand-mère excentrique, qui a décelé chez elle une envie de s’instruire et a encouragé le développement de son intelligence. Vanna est malheureuse. Elle doit faire semblant, d’être sotte, d’être attirée par tous les virilo qui pourraient faire d’elle une mère. Sinon, elle risque l’internement. Les femmes qui lisent sont dangereuses. La Finlande, par une éducation adaptée, et une sélection scientifique des meilleurs spécimens du genre, les a éradiquées. Si on l’avait détecté morlock (sous-race du sexe féminin qui, du fait de ses limitations physiques, de sa stérilité, est exclue du marché de l’accouplement) dès son enfance, au moins lui aurait-on fichu la paix, mais elle aurait été cantonnée aux basses besognes. Alors, elle a grandi en copiant sa petite sœur Manna, une future éloï prête à l’emploi. Elle imite ses gestes, la façon dont elle retrousse son joli petit nez et coiffe sa blondeur, comment elle minaude, comment elle se tait. Manna se marie avant elle, signe de réussite, et disparaît. Vanna Part à sa recherche. Pour tenir le coup dans sa quête, elle devient accro à la pire des drogues, totalement illégale, le piment.
Dystopie d’une infinie tristesse, roman épistolaire astucieux, Avec joie et docilité dépeint un monde cauchemardesque, où la société définit la valeur d’un être humain selon son genre et la docilité avec laquelle il se soumet aux codes. Une communauté fermée et lisse, avec aucun lien sur l’extérieur, où l’usage des drogues, qu’elles quelles soient, est prohibé, à tel point que croquer dans un piment doux est l’équivalent d’un shoot d’héroïne, une nation où l’on fait le bonheur de l’individu, même s’il ne le désire pas.
Mais enfin, Madame Sinisalo, ne seriez-vous pas un rien frustrée, voire hystérique, un peu féministe sur les bords, pour imaginer un univers aussi sordide ? Du style à vous plaindre sans arrêt, alors que chacun sait que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Allons allons, reprenez-vous, mon petit. Les femmes n’ont-elles pas le même salaire que les hommes pour le même job ? Vous voulez nous faire croire que la mode est au rose pour les fillettes ? Que l’avortement est remis en cause ? Qu’on pense à établir un salaire pour la femme au foyer ? Qu’on ne fait pas lire aux gamines les mêmes livres que leurs camarades masculins, qu’ils ne jouent pas aux mêmes jeux ? Que les femmes sont victimes de violence, de mariages forcés ? Que certains prétendent que le seul modèle familial possible serait un papa, une maman, et deux enfants ?
Mais vous avez vos règles, ou quoi ?

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