A coups de pelle / Cynan Jones

trad. de Mona de Pracontal. Joëlle Losfeld, 2017

Un petit coin de la campagne galloise. Daniel, éleveur de moutons, s’active.

La période est à l’agnelage. Les brebis ont besoin de lui pour mettre bas. Ses gestes sont sûrs et doux. Il les aime, ses bêtes, et aider à faire poindre la vie demeure un miracle. La scène, de loin, ressemble à un Millet, une peinture idéale du monde paysan. Les tâches sont ardues mais nobles et l’homme est en accord avec la nature. Pourtant, si l’on observe de plus près, le tableau n’est pas idyllique. Le ciel est aussi lourd que le cœur de Daniel. Elle est morte il y a quelques semaines, le crâne défoncé par les sabots de leur cheval. Elle n’est plus, sa femme, son amour de toujours. Il est seul, épuisé, il ne pense même plus à se nourrir, à quoi bon. Son chagrin est si grand qu’il est inconcevable, inadmissible. Et dans un coin sombre de l’œuvre est tapi le Grand Gars, cette brute si nocive que même les objets inanimés le craignent. Aux côtés du gitan sans nom, du rouge, le sang d’un blaireau en bouillie, déchiqueté par ses chiens. Il traque illégalement ces animaux sauvages pour de l’argent, pour les faire affronter, lors de joutes d’une barbarie indicible, des molosses dressés pour tuer. Des hommes viennent de loin pour assister à leur combat perdu d’avance, ils payent bien.
Cynan Jones oppose deux mondes. La cruauté contre l’Eden perdu. La chasse au blaireau menée par le Grand Gars contre l’élevage d’agneaux. Le monde de la brutalité pourrait bien remporter la victoire. La ruralité harmonieuse est en voie de disparition, comme les blaireaux. Daniel n’a plus la force.
A coups de pelle ne console pas. Cynan Jones écrit comme personne le manque, le deuil. A la psychologie de comptoir, il préfère dire les actes, décrire les odeurs. Celle de la chambre conjugale, pour un temps encore imprégnée du parfum de sa douce. Celle de ce bout de tissu dont elle attachait ses cheveux. Le vocabulaire est simple comme l’était leur bonheur, évident. Tout devient absurde quand on est amputé de sa moitié. Chaque geste, même le plus habituel, se pare d’une nouveauté incongrue, douloureuse. Les bruits familiers, le chant d’un oiseau, les bêlements des moutons, se teintent d’une anormalité déplacée puisqu’elle ne les entendra plus. Daniel est dans un état d’hébétude dont il ne peut se réveiller, frappé par l’absurdité de la perte, et le lecteur n’est en rien apaisé, mais perturbé, éreinté par un roman d’une telle beauté.

Marianne Peyronnet

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