Vacances surprises / Marc Bernard

Finitude, 2016

Les uns, fébriles, se jetteront sur le dernier thriller en date, haletant pageturner d’un suspens à vous dresser le poil, machiné façon blockbuster par un maître-scénariste de première bourre, du cousu-main au vrai fil de linceul, avec serial killer à la clé, cadavres à la chaîne, mutilations rituelles et autres facéties à base de tronçonneuse.

D’autres donneront leurs suffrages à ces grandes sagas familiales où l’on s’étripe en tout bien tout honneur entre deux cocktails, sur fond d’Histoire et de transfert de capitaux, à grands coups de stock-options et de conflits freudiens. D’autres éliront la romance, le grand vent dans les voiles de la passion, Scarlet, l’Amour, le vrai, les yeux dans les yeux et plus si affinités, répondre au journal, qui transmettra. Les derniers, enfin, les plus rares, échangeront volontiers ces tonnes de papier pour les deux pages pleines de tendre légèreté d’une seule chronique de Marc Bernard.

Issu d’un milieu modeste et très tôt touché par la grâce du roman prolétarien, Marc Bernard (1900-1983) fut de ces écrivains pas si rares, au fond, qui n’ont jamais le succès qu’ils méritent, malgré l’Interallié (1934), malgré le Goncourt (1942) et l’indéfectible soutien de la maison Gallimard. Faut-il s’en réjouir ? L’étrange manie qu’ont les pauvres de vouloir à tout prix faire bouillir la marmite l’amena, à la fin des années 50 et tout communiste qu’il fût, à piger pour le très droitier Figaro sous la forme de délicieuses chroniques hebdomadaires, enfin reprises ici par les éditions Finitude. Pendant que certains dissertaient à grand renfort de concepts stratégiques sur les grands équilibres du monde, lui vous parlait tout rondement des aléas de ses dernières vacances, adressait à sa concierge des cartes postales à vous donner envie d’aller balayer l’escalier et, d’un rien, vous troussait le portrait familier d’un immeuble de petites gens comme il n’en existe plus que dans les photos de Doisneau. Frère en indulgence amusée d’un Henri Calet, auquel on ne peut pas ne pas songer, Marc Bernard, à petites touches et l’air de rien, en disait alors bien plus long que n’importe quel rapport du Comité Central sur l’état du Peuple en ces Trente Glorieuses dont on ne voyait pas encore pointer le bout grisâtre. D’aucuns, tribuns autoproclamés d’un peuple qu’ils méprisent, prétendent donner de la voix en son nom. Marc Bernard, qui fut du peuple jusqu’à son dernier souffle, se contenta de lui prêter la sienne. N’en déplaise à Mélenchon : elle était douce.

Yann Fastier

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