Tainaron / Leena Krohn

Corti, 2019

Entre récit de voyage et quête introspective, l’une des grandes voix de la littérature finnoise contemporaine nous met face à nous-mêmes au pays des insectes

À la mosaïque sagement ordonnée des atlas, la littérature, depuis toujours, oppose et superpose un millefeuille d’incertitude, un empilement de mondes parallèles et de pays imaginaires dont l’exploration ne recèle pas moins de dangers et d’émerveillements que celle des sources du Nil ou de l’Amazone. Des États de la lune de Cyrano aux Contrées de Jacques Abeille, de l’archipel de toutes les utopies à la Grande Garabagne de Michaux, de La ville incertaine à L’autre côté, les géographies littéraires ne cessent de s’inventer, de se reconfigurer au gré de la seule fantaisie d’écrivains possédés par l’esprit d’Hérodote. Quelle que soit la diversité des parages explorés, les rapports de ces grands voyageurs ne forment au fond qu’un seul Récit, infini malgré la raréfaction des zones blanches, l’imagination passant allègrement outre aux injonctions du GPS. Tainaron ajoute un nouveau point sur la carte.

Cité peuplée d’hommes-insectes, avec tout ce que cela suppose de tout-autre et de familier, Tainaron nous est décrite au fil d’une trentaine de textes courts, comme autant de lettres envoyées par une femme à l’un de ses amis par-delà l’océan. Comment est-elle arrivée là, et pourquoi ? On ne le saura jamais vraiment. Guidée dans ses pérégrinations par le Capricorne, cicérone aussi complaisant que subtilement réticent, c’est en promeneuse qu’elle aborde la ville, sous tous ses aspects y compris les plus paradoxaux, tel cet Hadès souterrain où les insectes morts sont dévorés par des larves, ces pièges de sable où elle pourrait tout aussi bien s’enfoncer ou bien cet « imitateur » dont le mimétisme est tel qu’il n’a besoin d’être personne, pas même lui…

D’une miniature à l’autre et malgré tout son charme, Tainaron ne s’en charge pas moins d’une certaine mélancolie, au fur et à mesure que s’annoncent l’hiver et le repli de ses habitants dans leur cocon. Ou bien la ville n’est-elle en vérité qu’un écrin d’étrangeté pour la propre solitude de la narratrice, dont les lettres restent sans réponse au point de faire douter de leur vérité. Le récit de voyage se double alors d’une récitation intérieure qui fait en contrepoint tout le prix du recueil, au-delà de la seule virtuosité de l’exercice : la ville entre en résonance, il en émane une forme de nostalgie qui nous vaut notamment un très beau texte sur le souvenir du bruit de la radio, celui qu’elle fait entre les stations, là où, précisément, avoue la narratrice, « (…) à travers ces territoires vierges, je ressentais une joie d’explorateur, ensorcelée par le bourdonnement incessant qui s’élevait comme une brume de leurs océans sans nom et secrétait à travers le poste des ondes de puissance et de longueur presque constantes évoquant le miel et les habitations de milliers de bourdons (...) »

Souvenir d’enfance, donc, mais le don d’enfance n’est-il pas à la source même de l’art du voyageur, qui lui fait l’œil neuf et prompt à s’étonner ? On ne saurait dès lors faire le partage entre le récit de voyage au sens classique du terme, dont relève assurément ce roman épistolaire, et l’aventure intérieure d’une narratrice attentive à sa propre métamorphose au contact de la ville, à l’écoute des mouvements de l’âme dans ses manifestations parfois infimes.

Leena Krohn, née en 1947 à Helsinki, est, dit-on, familière de ces formes courtes où elle ne cesse de questionner le réel et la perception dans toutes ses composantes. D’elle, on ne connaissait jusqu’alors en français que Doña Quichotte et autres citadins (Esprit ouvert, 1998), malheureusement indisponible. Elle a donc toute sa place dans la très bien nommée collection Merveilleux d’un éditeur qui semblait n’attendre qu’elle et qu’on ne saurait que prier de ne pas en rester là au vu de ce qu’il reste à traduire d’une œuvre aussi importante.

Et l’on se dit que, décidément, s’il reste bien des continents perdus à explorer, des lointains étranges, des Cipango, des Cibola, ils sont à chercher dans les littératures du monde, où se font les derniers et les plus beaux voyages.

Yann Fastier

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