Sarcellopolis / Marc Bernard

Finitude, 2009

En 1963, mandaté par Flammarion, Marc Bernard emménage à Sarcelles pour un reportage en immersion dans ce qu’il est alors convenu d’appeler « le Grand ensemble ».

L’éditeur attend un pamphlet : il en sera pour ses frais. Car s’il se méfie a priori de tout ce qui « (…) de près ou de loin sent le tas », l’écrivain ne se sent curieusement pas mal du tout dans ce prototype de ville nouvelle dont les appartements, vastes, aérés, lumineux, commodes, sont un véritable enchantement pour les habitants, d’origine modeste pour la plupart et souvent issus de taudis dont Marc Bernard lui-même a connu son lot. Aussi prend-il le contrepied des nombreux reportages de l’époque, dénonçant la « sarcellite » et la soi-disant déshumanisation qui en résulte. Sarcelles est humaine et ne préfigure en rien les véritables ghettos que deviendront bientôt les « quartiers ». Portés par une ambition presque utopiste, les promoteurs et architectes de la ville nouvelle entendent apporter une solution durable à la grave crise du logement que traverse alors la France. C’est avec une bienveillance amusée que Marc Bernard se fait l’écho des différents aspects de ce volontarisme social, où rien ne doit manquer aux habitants, ni infrastructures ni commerces, ni médecins ni services sociaux, ni cinémas ni bibliothèques.
Frère en indulgence d’un Henri Calet, auquel on ne peut pas ne pas penser, Marc Bernard (1900-1983) fut de ces écrivains pas si rares, au fond, qui n’ont jamais le succès qu’ils méritent, malgré l’Interallié (1934), malgré le Goncourt (1942) et l’indéfectible soutien de la maison Gallimard. Par-delà l’intérêt sociologique et historique de cette réédition bienvenue, c’est d’abord un style que l’on retrouve toujours avec le même plaisir. Un style tout d’ironie tendre et qui, de petites touches en air de rien, vous en dit plus que n’importe quel épais rapport de l’INSEE sur l’état de la France en ces Trente glorieuses dont on ne voyait pas encore pointer le bout grisâtre.

Yann Fastier

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