Quand une femme monte l’escalier, de Mikio Naruse

1960

Quand une femme monte l’escalier, il y a des chances qu’elle se prenne les pieds dans le tapis, surtout quand elle porte socques et kimono. Ce pourrait être la moralité un peu désespérante de ce très beau film de Mikio Naruse s’il prêtait un tant soit peu au mauvais esprit.

Il n’y prête à aucun moment – Naruse étant à peu près à Kitano ce que Bresson est à Gérard Oury – et le chemin de croix de Keiko, jeune et belle gérante de bar en proie à la lâcheté des hommes n’a vraiment rien pour faire sourire, même le plus blasé des misogynes. Car sous l’apparente légèreté du décor – la nuit, les bars, les filles, la musique joliment jazzy du prolifique Toshio Mayuzumi – c’est la morne condition faite aux femmes seules qu’aborde le réalisateur, avec un art de la demi-teinte qui ne le cède qu’au grand Ysujirō Ozu, auquel il fut souvent comparé. Rien n’a changé dans ce Japon des années 60, pourtant redevenu prospère et ouvert à la modernité : une femme ne saurait avoir d’existence qu’à travers son mari, sous peine de devenir une proie ou bien un objet de mépris. Keiko, pour avoir cru aux mensonges de quelques beaux parleurs, en fera la triste expérience et se retrouvera à son point de départ, cet escalier étroit et raide qu’il lui faudra gravir encore et encore pour préserver une indépendance chèrement payée. Interprétée avec une retenue toute nippone par Hideko Takamine, l’actrice fétiche de Naruse, Keiko incarnera désormais dans notre imaginaire l’une des plus émouvantes figures du courage et de la droiture.

Yann Fastier

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