Les travaux d’Hercule, de Gustave Doré

Edition 2024, 2018

S’il est désormais communément admis que la bande dessinée n’a pas été inventée par les Américains – comme eux seuls semblent encore le croire – mais par le Suisse Rodolphe Töpffer (1799-1846), on sait moins que le plus génial de ses continuateurs immédiats ne fut nul autre que Gustave Doré.

Le génial illustrateur de Rabelais, de Cervantès, de Perrault, de Dante et de tant d’autres n’avait pas plus de quinze ans lorsqu’il présenta ses premiers dessins à Charles Philipon, caricaturiste de renom et directeur de la maison Aubert, l’éditeur français de Töpffer. Impressionné par son aisance et sa maturité, Philipon n’hésite pas et, deux mois plus tard, en 1847, Les Travaux d’Hercule est publié dans la fameuse Collection des Jabots, aux côtés du Maître en personne et de Cham, son premier disciple et héritier désigné. Familier de la mythologie, comme tout collégien de l’époque, le jeune Gustave s’y livre à une satire en règle des 12 travaux d’Hercule, quitte à malmener quelque peu le personnage, plus ventru qu’athlétique, avec un esprit potache qu’on lui pardonnera eu égard à son jeune âge. On lui pardonnera d’autant plus volontiers qu’il donne précisément à cette réédition bien menée une légèreté, une lisibilité, une modernité, enfin, qui n’est pas toujours de mise dans ce genre d’entreprise patrimoniale. Bien des BD plus récentes ont beaucoup plus mal vieilli ! Quoi qu’il en soit, il reste confondant de voir avec quel naturel Doré « pige » d’emblée la mécanique narrative de Töpffer pour la mettre au service de son propre génie parodique. Un génie qu’Aubert lui permettra d’exercer à nouveau dans les années suivantes avec deux autres albums : Trois artistes incompris, méconnus, mécontents et, surtout, Dés-Agréments d’un voyage d’agrément, où Gustave Doré ira encore plus loin dans l’innovation, quitte à dépasser son modèle. Suivra encore une géniale Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie et, âgé de 22 ans, Gustave Doré s’éloignera définitivement des « histoires en estampes » pour entamer la carrière que l’on sait, non sans avoir placé la barre tellement haut qu’on lui chercherait en vain le moindre rival avant Caran d’Ache ou Christophe, dans les toutes dernières années du siècle.

Yann Fastier

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