Les âmes mortes, de Wang Bing.

3 DVD. – Arte éditions, 2019

Il existe aujourd’hui bien des alternatives à la prison, entre bracelet électronique et travaux d’intérêt général. Le nouveau film de Wang Bing y ferait assez bonne figure. Huit heures de témoignages en chinois, face caméra, d’octogénaires survivants de la campagne anti-droitiers de 1957, voilà qui devrait suffire à faire rentrer dans le droit chemin la plus récalcitrante des brebis égarées.

Peu connue en France, cette campagne fut l’une de ces purges drastiques dont les régimes communistes ont depuis toujours le secret. Désignés à la juste vindicte du peuple selon des critères pour le moins obscurs, les « droitiers » furent persécutés jusqu’à la mort de Mao, où la plupart des peines prononcées furent annulées et bon nombre de condamnés discrètement réhabilités. Ceux, du moins, qui n’était pas morts : car la campagne fut meurtrière, notamment dans la province du Gansu, au nord-ouest de la Chine, où d’innombrables prisonniers moururent de faim et d’épuisement. C’est à ceux qui eurent la chance d’en réchapper que Wang Bing donne aujourd’hui la parole, en l’absence de tout travail de mémoire et de toute reconnaissance officielle du martyr de ces gens ordinaires, petits intellectuels pour la plupart, boucs émissaires commodes d’un régime toujours en quête d’ennemis de classe.

Tous racontent à peu près la même histoire : l’arbitraire de leur condamnation, l’incompréhension, la sidération puis l’arrivée au camp, en plein désert de Gobi, le dénuement, le froid et, rapidement la faim, terrible, le régime n’ayant pas estimé utile de fournir de ravitaillement puisque le bagne  est également une ferme, décrétée autosuffisante dans une région où rien, absolument rien ne pousse. Privés de tout, désœuvrés, vivant dans des abris creusés dans le talus, les prisonniers tombent par centaines, par milliers, et leurs ossements jonchent encore le désert sans que personne ne s’avise de s’interroger trop fort sur leur provenance.

Les familiers de Wang Bing y reconnaîtront l’histoire du Fossé, son premier film de fiction, sur laquelle il revient ici par le biais du documentaire avec une acuité supplémentaire, acquise au fil d’une œuvre impressionnante et qui, depuis A l’ouest des rails (2003) semble s’être donnée pour mission d’explorer le refoulé d’une Chine dont la puissance s’accroît chaque jour au détriment de vies innombrables. L’amateur de pop culture, rechignera néanmoins peut-être un chouïa : tout cela n’est – comment dire – pas très fun. Un peu long,  pour ne pas dire austère, voire un rien répétitif. Il ne le fera cependant pas sans indécence : la plupart des témoins sont morts avant même la sortie du film, c’était donc leur unique et dernière chance de porter enfin une parole si longtemps retenue, de laisser une trace, si infime et discrète soit-elle de leur histoire afin que nul ne puisse plus prétendre l’ignorer. A ce titre, le travail de Wang Bing est à mettre sur le même plan que celui de Claude Lanzmann avec Shoah : une archive, loin de toute idée de divertissement, de toute dramaturgie télévisuelle, une œuvre exigeante, éprouvante même mais indispensable et monumentale à plus d’un titre.

Et toujours moins longue qu’une semaine sans bouffer.

Yann Fastier

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