Le portrait d’Anne de Montmorency par Léonard Limosin

RMN-Grand Palais, 2017

Ne vous est-il jamais arrivé, visitant un musée, de vous dire que c’était trop, qu’on ne faisait que passer, trop vite fatigué, saoulé par l’abondance, sans vraiment voir ni rien savoir devant tant de chefs d’œuvres, que c’en est une honte, des perles jetées aux pourceaux que nous sommes, visiteurs consommateurs à jamais ignorants et béotiens sans âme ?

Ne vous est-il jamais arrivé de penser qu’on ne devrait s’attacher – pour une fois, pour voir, qu’à une œuvre et une seule et l’étudier à fond, dans toutes ses composantes, quitte à s’aider de livres ou de toute autre source d’information et que cela serait d’un meilleur profit et forcément vous ouvrirait, par toutes sortes de biais et de rebonds, à d’autres œuvres et d’autres lieux, qu’il s’agira de nouveau d’étudier à fond, et ainsi de suite pour les siècles des siècle amen ? A ce moment précis, un vertige vous prend, l’enthousiasme vous empoigne sous les aisselles, vous propulse direct au Septième ciel de la Suprême Connaissance et vous tournez de l’oeil dans les allées du Louvre. Dommage ! Vous alliez justement passer devant le portrait d’Anne de Montmorency, peint sur émail en 1556 par Léonard Limosin et qui fait l’objet de ce livret, réceptacle ailé de tous vos fantasmes. Car les voici réalisés, vos fantasmes, tout prémâchés, prédigérés par une brochette de spécialistes qui ne vous laisseront rien ignorer ni du sujet, connétable de France et favori de François Ier, en rien transgenre malgré son prénom ;  ni de l’objet, l’un des premiers inscrits dans les collections du Louvre suite à la saisie révolutionnaire du ci-devant duc Anne-Léon de Montmorency, inscrit sur la liste des émigrés au 4 août 1792 ; ni sur l’iconographie, dont le moindre détail est signifiant et renvoie à des sources nombreuses, dont certaines sont à Fontainebleau et d’autres visibles en notre propre BAL qui, contrairement à ce qu’affirment les mauvaises langues, n’a vraiment rien d’un trou ; ni sur la technique, dont les examens radiographiques, stratigraphiques, dendrochronologiques et archéodendrométriques ont su révéler l’exceptionnelle qualité, bien digne du mécène qui fit peindre un tel chef d’œuvre par cet autre Léonard qui, pour n’être pas de Vinci, n’en fut pas moins d’ici. Le voici donc, votre point de départ, penserez vous tandis que l’on vous évente avec la très précieuse brochure, celui d’où partent toutes les grandes randonnées de l’Histoire de l’Art où vous voilà déjà parti en rêve. Et le duc de Montmorency, dont les yeux bleus vous fixent en couverture, de vous murmurer : « Chiche ! »

Yann Fastier

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