La grande nouvelle, de Jean-Pierre Brisset

Prairial, 2017

Les fous littéraires ont généralement tout compris. On ne la leur fait pas, à eux : rien ne leur échappe  de la marche du monde et de son petit manège. Et, comme qui rigole, de vous démonter la quadrature du cercle, les ressorts secrets de l’Histoire, les transparents mystères de la persécution dont ils sont l’objet ou bien l’origine de toutes les langues. Jean-Pierre Brisset fut de ces derniers, monomane de la plus belle eau – si l’on ose dire à propos d’un tel farfelu qui, nous donnant la grenouille pour seul ancêtre, faisait remonter toute langue au coassement originel.

Apprenti pâtissier, soldat et chef de gare, il se voulut avant tout Prophète, Jésus lui ayant révélé toute la vérité sur nos origines amphibies, qu’il ne cessa dès lors de répandre à compte d’auteur et au moyen d’innombrables brochures  et opuscules dont La grande nouvelle, prospectus publié en 1900, se veut l’heureuse synthèse à l’usage de l’homme pressé.
Pressé ou pas, l’homme parle donc grenouille, et Jean-Pierre Brisset le prouve au moyen d’une méthode infaillible qui, découpant phrases et mots en unités monosyllabiques, en retrouve le sens originel et marécageux. Qu’on en juge plutôt :
Ce fut la venue du sexe qui causa le développement du langage chez les animaux ancêtres. Suivant les différents stages de cette formation, il y eut des états d’esprit différents et tant que le sexe, incomplet dans sa destination, ne servit qu’à l’évacuation des eaux, qui s’était faite jusqu’alors par l’anus, l’esprit des ancêtres fut rempli d’innocence et de simplicité. Le mot sexe s’est ainsi formé : Ai ? eh ! è. Ai que ? éque ou ec. Ai que ce ? Exe, sais que ce ? Ce éque-ce, ce exe, sexe. Exe est un premier nom du sexe, nom qui a perdu sa première valeur ; on l’emploie pour désigner celui qui a perdu son emploi. On voit qu’à la venue du sexe, on ne savait ce qu’était cette exe-croissance, ex-croissance. Cet exe est un excès. Je ne sais que c’est. Jeune sexe est. Lorsque le sexe se forma il était jeune, et on ne savait ce que c’était. Je ne sais, jeune ce ai. Tu sais que c’est bien. Tu sexe est bien. Le mot tu désigna bien le sexe, et le désigne encore. Ne dit-on pas à l’enfant : Cache ton tu, ton tutu ?
On l’aura constaté, les textes de Brisset – lus à voix haute – ne sont pas sans analogies avec une certaine poésie sonore. C’est peut-être ce qui lui valut une relative célébrité en son temps. Cela ou bien le canular dont il fut victime de la part de Jules Romains et de ses copains, qui l’élurent à grand bruit « Prince des poètes ». De fait, aujourd’hui encore, Jean-Pierre Brisset, si illisible soit-il, reste l’un des plus connus de ces « fous littéraires », théoriciens délirants nés des Lumières et des progrès de l’imprimerie, dont Raymond Queneau et André Blavier tentèrent tout à tour de dresser le portrait. Le premier y renonça et se contenta de rassembler sa documentation dans Les enfants du limon, où Jean-Pierre Brisset figure d’ailleurs en bonne place. Le second y passa sa vie entière et ce fut Les fous littéraires, prodigieuse anthologie encyclopédique, malheureusement très vite épuisée. Les plus motivés d’entre les frustrés se rabattront donc sur les 1300 pages des Œuvres complètes de Jean-Pierre Brisset (Presses du réel, 2001), plat de résistance auquel cette Grande nouvelle sert à la fois d’amuse-gueule et de résumé.

Yann Fastier

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