La cantine de minuit, de Yarô Abe

Le lézard noir, 2017-…. – (2 vol. parus)

Le gourmet solitaire ne l’est pas tant que ça. Les Japonais, que l’on croyait contraint par un sévère bushido à ne manger que des graines et du poisson cru, entretiennent, paraît-il, un rapport sentimental assez poussé avec la nourriture, dont la diversité est couramment associée à celle des émotions et des moments de la vie.

Aussi le manga culinaire est-il un sous-genre assez prisé dans l’archipel : des magazines entiers lui sont consacrés, pour toutes les tranches d’âge et pour tous les goûts. Si la plupart nous échappent – et c’est peut-être heureux – quelques-unes de ces histoires parviennent parfois jusqu’à nous, comme cette accueillante Cantine de minuit de Yarô Abe, que publie aujourd’hui le toujours très avisé Lézard noir. La gargote ne paye pourtant pas de mine : perdue dans une ruelle de Shinjuku, le quartier des plaisirs de Tokyo, elle n’ouvre que de minuit à sept heures et n’offre qu’une carte très limitée, mais le patron, flegmatique et balafré, vous préparera n’importe quel plat à la demande, dans la mesure où il dispose des ingrédients nécessaires. Il saura surtout, avec beaucoup d’intuition et d’empathie, cuisiner la réponse la plus appropriée aux histoires de chacun, en hôte discret d’une chaleureuse petite communauté nocturne où fraternisent stripteaseuses et yakusas sentimentaux, travestis et solitaires de toutes sortes autour d’une soupe ou d’un sandwich aux œufs. Rien de très zen dans tout cela et, naturellement, pas le moindre sushi (on n’est pas à Paris) : on n’en sera que plus tenté de revenir, en habitué, au fil d’une bonne vingtaine de volumes déjà parus au Japon, qui nous promettent autant d’heureuses digestions. Et l’on accordera bien volontiers toutes les étoiles de notre firmament personnel à cette série profondément attachante, quand bien même elles ne doivent rien à Michelin.

Yann Fastier

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