Isabella Bird, femme exploratrice, de Taiga Issa

Ki-oon, 2017-…

La véritable Isabella Bird avait 47 ans lorsqu’elle visita le Japon, en l’an 2 de l’ère Meiji (1878). Qu’avait-elle pour de bon de commun avec la jolie blondinette débordant d’enthousiasme qui l’incarne dans ce manga inspiré des lettres qu’elle postait à sa sœur ?

Peu de choses, certainement, sinon un courage et une ténacité à toute épreuve : il en fallait pour se lancer seule ou presque sur les routes d’un pays encore à peu près interdit aux étrangers. Mais à l’époque elle est déjà mondialement célèbre et parvient à arracher aux autorités un laissez-passer qui lui permet de circuler dans tout le Japon, jusqu’à la grande île du nord où elle espère rencontrer les mystérieux Aïnous, ce peuple aborigène aux mœurs réputées sauvages. Elle ne parle évidemment pas japonais, il lui faut donc un guide interprète : elle engage le flegmatique Ito, qui lui sera d’une aide précieuse et avec lequel elle entretient une relation plus cordiale que ne l’autorise la morgue toute victorienne qui régit les rapports habituels de ses concitoyens avec les « natifs » de quelque pays que ce soit. C’est par lui qu’elle aura accès – et nous avec – à tout un monde alors en voie de disparition, ce Japon populaire et loin d’être zen, tout pétri de traditions immémoriales dont la modernisation et l’industrialisation galopantes auront bientôt raison. Tout l’étonne et l’émerveille, l’émeut aussi parfois, comme la prévenance et la gentillesse de ces tireurs de « pousse-pousse », dont le corps presque nu est orné d’incroyables tatouages, comme cette petite fille volontaire dont les premières règles font l’objet d’une présentation officielle à tout le village. Grand voyageur lui-même, Taiga Issa entend avant tout faire œuvre de pédagogue. Choisir comme héroïne une voyageuse étrangère, c’était la garantie d’avoir l’œil à chaque détail et de ne rien laisser passer sans explication. De facture classique et sans brio particulier, son récit est avant tout un travail de reconstitution infiniment soigné, d’un didactisme sans lourdeur et soucieux d’établir des ponts entre les peuples, si éloignés soient-ils en apparence. La véritable Isabella Bird était-elle aussi tolérante que l’est sa fougueuse doublure de papier ? Il faudrait lire l’original pour s’en assurer. En attendant, on n’hésitera pas une seconde à chausser ses propres bottines pour lui emboîter le pas, aussi loin qu’il faudra.

Yann Fastier

Postez votre commentaire :

Retour aux chroniques