Heimat : loin de mon pays, de Nora Krug

traduction de l’anglais (Etats-Unis) Emmanuelle Casse-Castric. – Gallimard, 2018.

Comment aimer un pays génocidaire ? La question s’est posée pour des milliers, peut-être des millions de jeunes Ouest-Allemands, élevés dans la culpabilité et la honte des atrocités nazies. Ces crimes, c’étaient leurs parents, leurs grands-parents qui les avaient commis. Comment l’idée de patrie pouvait-elle encore avoir cours ? Comment ne pas systématiquement rejeter le moindre sentiment national, quitte à soupçonner jusqu’à son propre attachement à la Heimat, si constitutif de l’identité allemande depuis l’époque romantique ?

Ce mot, que l’on pourrait traduire par l’idée de « petite patrie », recouvre une réalité plus familière, moins abstraite que celle de « nation ». C’est en son nom, pourtant, que la barbarie nazie s’exerça bien souvent, disqualifiant pour longtemps ce qui n’était qu’un enracinement rassurant et n’impliquait a priori aucun rejet de l’Autre. Et pourtant, lorsque le mal du pays vous frappe de plein fouet, comment concilier ce retour d’affection avec la claire conscience que l’on a de l’Histoire ? C’est la contradiction que doit résoudre l’auteure de ce livre, illustratrice et enseignante, expatriée aux Etats-Unis et d’autant plus confrontée à une identité qu’elle avait toujours évité d’interroger, comme beaucoup d’Allemands de sa génération. Au fond, la question est simple : sa famille a-t-elle été nazie ? Pour en avoir le cœur net, elle va se livrer à une véritable enquête, dont elle nous fait vivre les péripéties et les rebondissements parfois déchirants, interrogeant parents et archives, croisant et recroisant les sources jusqu’à se rendre compte que la réalité est toujours plus complexe que ce que l’on espérait, sans interdire, toutefois, la réconciliation.

Dense et scrupuleux – très « allemand » d’une certaine manière – Heimat s’inscrit dans la veine autobiographique et documentaire qui fait les beaux jours de la bande dessinée depuis une bonne vingtaine d’années. Si certains albums s’avèrent parfois complaisants ou décevants, celui-ci prend désormais place auprès des meilleurs, du Pittsburgh de Frank Santoro  à Oublie mon nom et Au-delà des décombres de Zerocalcare.

Yann Fastier

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