Faserland, de Christian Kracht

Phébus, 2019

Pauvres, pauvres fils à papa. Une fois retombées les fusées de la fête, la voilà qui prend comme un goût de cramé, une de ces odeurs tenaces qui vous colle à la peau où que vous alliez.

Trentenaire friqué, le narrateur la traîne après lui du nord au sud de l’Allemagne, au cours d’une fuite en avant qui s’apparente assez vite à une descente aux enfers. De cuites en parties hallucinées, la réalité se délite et devient floue, à mesure que se fendille la solide armure de mépris dont il a cuirassé son existence à l’exacte proportion de sa vacuité. Il n’y croit plus. Brusquement chassé de l’Eden, sans préavis ni explications, il n’est plus désormais de ces élus « (…) qui vivent à l’intérieur de la machine, qui doivent conduire de bonnes voitures, qui doivent prendre de bonnes drogues, boire du bon alcool et écouter de la bonne musique, tandis que, autour d’eux, on fait la même chose, mais juste un peu plus mal. » Nu, seul, en pleine lumière et sans espoir de rédemption, il assiste au naufrage de ses amis avec un effroi pas même salutaire, et qui lui permettra tout juste de ne pas mourir idiot.

Premier roman de Christian Kracht, Faserland manquait encore à notre culture. Il fit pourtant beaucoup en son temps pour la renommée de l’auteur,  que l’on n’hésita pas à comparer à Bret Easton Ellis pour le portrait sans fard qu’il dressait de la « génération X », entre cynisme ricaneur et désespoir alcoolisé. Sans fard, mais sans moralisme non plus : hier comme aujourd’hui (cf Imperium et Les morts, tous deux récemment parus chez Phébus), Kracht se veut avant toute chose l’observateur un rien narquois de nos vanités, quitte à les titiller si nécessaire, comme on asticote une fourmilière pour en faire jouer les mécanismes de défense. Cruel, certes, mais efficace : le roman déclencha dit-on de belles polémiques en Allemagne, à la hauteur d’un grand pays qui, peut-être plus que d’autres, répugne toujours un peu à se regarder en face.

Yann Fastier

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