Défense de Prosper Brouillon, d’Eric Chevillard

Noir sur blanc, 2017

Oui, vengeance ! Titulaire pendant six ans du feuilleton littéraire du Monde des livres, Eric Chevillard fut durant tout ce temps la cible privilégiée d’un véritable tir de barrage. A chaque rentrée littéraire et même entre elles, c’était des dizaines et des dizaines de romans qui s’abattaient sur le malheureux, que l’on imagine contraint de faire le gros dos, retranché dans sa casemate.

Certes, il rendait coup pour coup à la première occasion, mais que faire contre la puissance de feu conjuguée de tous les grands éditeurs parisiens ? Tenir. Et, pour tenir, il a tenu : obstinément, avec courage et pugnacité, debout, toujours et jusqu’à la relève (assurée désormais par Claro, poilu par anticipation). Mais alors qu’on le croyait vidé, foutu, évacué déjà vers l’arrière, avec pour seule perspective un syndrome post-traumatique digne du Vietnam, le voilà qui revient pour l’assaut final ! Et à la baïonnette !
Pendant six ans, à la lueur vacillante d’un quinquet, tandis que s’abattaient autour de lui les shrapnels de la basse littérature, il n’a cessé de les cueillir au vol et de noter les meilleures bourdes de nos écrivains émérites, dont certains seraient certes plus à leur place dans la purée refroidie d’un plateau repas que dans les fauteuils pur cuir des plateaux télé. Ces perles, il les recycle aujourd’hui pour composer Les Gondoliers, nouveau roman fictif de Prosper Brouillon, le célèbre écrivain, dont il prétend prendre la défense contre la clique aigrie des critiques et des jaloux. Pas de noms cette fois-ci – les coupables furent désignés en leur temps – mais les cités se reconnaîtront, s’ils osent encore se regarder dans la glace. Peut-on ne pas spontanément se liquéfier devant son miroir après avoir écrit : « Nos pas crissaient sous la neige » ou bien « Les vestiges de sa queue s’agitaient en tous sens » ? L’exégèse désopilante à laquelle se livre Chevillard a beau se montrer d’une virtuosité vengeresse parfaitement jubilatoire, il n’en reste pas moins que ces « écrivains » sont publiés. Comment est-ce possible ? Où sont les éditeurs ? Où sont les relecteurs ? Ecrabouillés par ce tracteur qui, « à une bretelle (…) a jailli d’une plantation sans regarder ni à droite ni à gauche » ? On rit pour ne pas pleurer devant une telle collection de clichés et de fadaises, où le galimatias ne le dispute au baragouin que pour se réconcilier au bas d’une note de droits d’auteur. Car ces choses-là se vendent, et elles sont lues. C’est peut-être le pire.

Yann Fastier

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