Débâcle / Lize Spit

trad. de Emmanuelle Tardif. Actes Sud, 2018

Dans le petit village flamand de Bovenmeer, seulement trois enfants sont nés en 1988 : Eva, Pim et Laurens. A l’école, on les colle au fond de la classe et on bricole pour eux un apprentissage adapté à leur niveau. Ils forment donc un petit groupe distinct des autres enfants. Les « trois mousquetaires » se retrouvent de fait inséparables.

Ils trainent, toujours ensemble. Un coup chez Pim, à la ferme. Un coup chez Laurens, à la charcuterie. Jamais chez Eva. Ses parents sont un peu débordés par leurs propres problèmes, il faut dire. Dépression sévère pour le père. Alcoolisme pour la mère. Gentils mais défaillants. On fait plus joyeux. Vélo, baignades, ennui, puberté, ennuis. En 2002, l’été de leurs 14 ans, les deux garçons décident que noter à l’aveuglette les filles sur la seule chose qui compte, leur physique, ne suffit pas. Il faut les voir à poil pour être sûrs. Ils inventent un jeu très excitant. Pour gagner une somme rondelette, elles devront résoudre une énigme proposée par Eva. A chaque mauvaise réponse, elles enlèveront un vêtement. Sale jeu qui finit mal… En 2015, Eva, qui vit désormais à Bruxelles, revient sur les terres de son adolescence. Elle n’y est pas retournée depuis des années. Elle se souvient de tout. Elle sait exactement pourquoi elle revient.
Bouleversant, dérangeant, d’une beauté glaciale, les mots manquent pour décrire ce premier roman de Lize Spit et les émotions intenses que l’on ressent à sa lecture. Tout y est si parfaitement maitrisé, la construction narrative, faite d’allers et retours entre passé et présent, la description du milieu social et géographique dans lequel grandissent les trois gosses, la tension continue… Les mots d’Eva sonnent juste. La petite fille, l’ado complexée, un peu paumée puis la jeune femme triste, terne que l’héroïne est devenue, prennent vie tour à tour, sans mièvrerie ni naïveté, et si le portrait psychologique est des plus fouillés, il n’ennuie jamais. Les personnages plus secondaires, comme Tessie, la jeune sœur d’Eva, enfant gracile, fragile, qui perd pied sous nos yeux, ou le frère de Pim, si poignant, secouent, remuent, mettent à genoux. Tout le roman se lit le cœur serré, avec la conviction que l’issue ne peut être que douloureuse, mais une scène en particulier, inoubliable, brutale à l’extrême, terriblement perverse, place d’emblée Lize Spit au rang des meilleurs auteurs à la fois de romans noirs et de romans sur l’adolescence.

Marianne Peyronnet

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