De chaque instant, un film de Nicolas Philibert

Blaq out

Il ne faut pas toujours se fier à sa première impression. A rester sur l’agacement naguère provoqué par le très surfait Être et avoir, portrait un rien démagogique d’un instituteur de campagne à la fois rétrograde et manipulateur, on serait passé à côté des autres films de Nicolas Philibert et particulièrement de celui-ci, consacré cette fois à de jeunes élèves infirmières (et infirmiers : il y a quelques garçons), dont on suit le parcours, depuis leur entrée en première année jusqu’à leur fin de stage de deuxième année.

Il ne faut pas toujours se fier à sa première impression. A rester sur l’agacement naguère provoqué par le très surfait Être et avoir, portrait un rien démagogique d’un instituteur de campagne à la fois rétrograde et manipulateur, on serait passé à côté des autres films de Nicolas Philibert et particulièrement de celui-ci, consacré cette fois à de jeunes élèves infirmières (et infirmiers : il y a quelques garçons), dont on Ni entretiens ni voix-off : fidèle à sa méthode, Nicolas Philibert plante sa caméra et la laisse tourner autant que nécessaire, de façon à capter l’instant décisif, ce moment que l’on ne saurait ni convoquer ni reproduire et dont seule est capable une spontanéité détachée de la caméra par la force de l’habitude. Tout se passe ensuite au montage et, miracle, le film abonde en moments de grâce où ces filles, parfois très jeunes, que l’on devine parfois coquettes ou futiles, s’exhaussent bien au-dessus d’elles-mêmes avec un naturel et un courage qui forcent l’admiration. Elles n’étaient pas forcément les premières de la classe, elles n’étaient pas forcément les plus aisées. Accéder à la profession d’infirmière représente pour certaines une ascension sociale dont elles connaissent parfaitement le prix, parfois exorbitant. On rit avec elles à leurs premières leçons (apprendre à se laver les mains, à planter une aiguille bien droit dans une fesse) ; on pleure avec elles de la cruauté d’un monde auquel personne n’est préparé d’avance : pour l’une, ce sera son premier décès, pour une autre une migrante, venue s’assurer n’avoir aucun virus dans le corps pour avoir été contrainte de le vendre pour survivre en mer. Une autre encore a été cambriolée, elle a tout perdu à quelques semaines des examens ; une autre a été durement harcelée durant son stage, pour des raisons que l’on devine assez bien… Toutes, quoi qu’il en soit, font preuve d’une détermination, d’un enthousiasme et d’une résilience qui nous feraient presque honte, habitués que nous sommes à gémir sur notre sort de petits, tout petits privilégiés sans utilité sociale bien avérée. Cela passera sans doute et l’on ne cessera pas pour autant de se plaindre, mais cela ne sera plus sans mauvaise foi : non, l’humanité n’est pas si pourrie ; oui, il reste encore une belle jeunesse pour nous piquer les fesses.

Yann Fastier

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