Black Village, de Lutz Bassmann

Verdier, 2017

De tous les écrivains post-exotiques, aux côtés d’Antoine Volodine, de Manuela Draeger ou d’Elli Kronauer, Lutz Bassmann est certainement le plus sombre, celui dont la lecture, par excellence, ne laisse guère d’autre choix que d’ouvrir le gaz ou le pot de Nutella.

Tout de tourments indicibles et traversés d’un sentiment d’inéluctable défaite, ses univers bouchés ne laissent pas passer plus de lumière que d’espoir. De fait, et comme son titre l’indique, il est à nouveau beaucoup question d’obscurité dans Black Village. Goodman, Myriam et Tassili, trois membres du Parti récemment décédés dans leur prison, errent dans la nuit noire d’un quelconque bardo, en quête d’on ne sait quelle hypothétique sortie. Pour se repérer dans une temporalité devenue capricieuse, ils se racontent des histoires qui toutes, pour une raison mystérieuse, s’interrompent brusquement à mi-chemin, de préférence en pleine phrase. Puisant à tous les registres habituels et désormais bien connus du post-exotisme, que peuplent – en gros – des êtres ambigus dans un décor de guerre civile et de déréliction industrielle, chacun de ces débuts d’histoire pourrait fournir la matière d’un roman entier, tant l’imagination de Lutz Bassmann et sa capacité à revivifier les mêmes thèmes semblent inépuisables. Ce qui pourrait dès lors n’être qu’une manière un peu formelle de jouer avec la frustration du lecteur s’avère au contraire en parfaite cohérence avec l’esthétique essentiellement friable de l’école post-exotique, où l’on n’est jamais bien sûr de rien, sinon que ça ne va pas vers le mieux. Les tentatives de récits se succèdent et s’étouffent dans le noir. Chacune, dans son incomplétude, est une pierre branlante ajoutée à l’édifice volontairement instable d’une œuvre en devenir permanent. Une œuvre qui, mine de rien, ne cesse depuis des années de croître patiemment, en archipels, à la manière d’un lichen dont elle partage à la fois le mystère, le goût des ruines et la fascinante obstination.

Yann Fastier

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